« Les cagots. Histoire d’une ségrégation » par Benoît Cursente

« Enfin ! », a-t-on envie de s’exclamer, à la lecture du livre de Benoît Cursente, sobrement intitulé  Les cagots et sous-titré Histoire d’une ségrégation. Sur ce sujet, mille fois traité et presqu’autant de fois maltraité, voire fantasmé, il y aura désormais un « avant » et un « après » cet ouvrage tant Benoît Cursente en renouvelle l’histoire et en éclaire le sujet. Si l’auteur parvient à aller au-delà de tout ce que ses prédécesseurs les plus avertis ont écrit dessus, de Francisque-Michel à Aguirre Delclaux en passant par l’abbé G. Loubès, c’est pour une raison simple, qui tient en un mot : la méthode. 

Pendant plusieurs décennies, Benoît Cursente a patiemment rassemblé l’ensemble des sources et des témoignages directs ou indirects sur le sujet puis, avec discernement, les a analysés, confrontés avec ce regard d’historien et de socio-anthropologue aguerri. Il s’est attaché à rester aussi neutre que possible vis-à-vis de son sujet – sans pour autant être jamais dupe des limites de l’exercice et de ses propres limites -, gardant constamment à l’esprit que le dossier est, à jamais, composé de sources lacunaires, souvent partiales, fragmentaires dans le temps comme dans l’espace. Après une première section d’ouverture qui permet aux moins avertis de rentrer dans le sujet, d’en comprendre les ressorts et les limites, ainsi que le vocabulaire spécifique, l’auteur aborde, dans un premier chapitre, fondamental, les questions de méthode (voir en particulier les pages 30 et 31). Puis il s’attache à définir les crestians, avatars d’une approche particulière de la charité chrétienne, qui conduit en un siècle, de 1250 à 1350 environ, à l’émergence d’une exclusion, laquelle deviendra ségrégation (XIVe – XVe s.) avant de basculer, concomitamment avec un changement de vocabulaire, à l’avènement des cagots envers lesquels une forme de racisme a éclos au XVIe s. Ce n’est pas le moindre des mérites de Benoît Cursente que de montrer comment cette évolution ne fut rendue possible et alla de pair avec un déplacement géographique (des plaines et collines de la Gascogne et de la Navarre, aux vallées pyrénéennes), et fut favorisé par le relatif isolement et la structure de la société montagnarde. C’est ce double déplacement, physique et structurel, qui explique l’évolution du phénomène ainsi que sa radicalisation et sa cristallisation locale, et qui explique également pourquoi il fut si difficile à appréhender, nourrit tant de mythes et résista si longtemps à la raison. 

Les sources étant ce qu’elles sont, difficiles à interpréter, à remettre dans leur contexte, les irréductibles grincheux et les incrédules de profession trouveront sans difficulté mille raisons de critiquer le travail de Benoît Cursente. Honte à eux ! Car le travail de Benoît Cursente est un exemple pour tous ceux qui s’attaquent à des sujets complexes, où l’affectif vient souvent troubler la perception du réel, que l’on songe à notre façon d’imaginer l’empreinte des wisigoths, des sarrasins, des cathares, des croisades, de l’Inquisition et de tant d’autres sujets délicats… Mon souhait : que la lecture de ce livre suscite la vocation d’un historien qui reprenne le dossier des cagots en Comminges, avec la même rigueur que Benoît Cursente, en empruntant la route qu’il a magistralement ouverte. 

Note de lecture rédigée par Emmanuel Garland, publiée dans la Revue de Comminges, tome 134, n° 2018-2.

Benoît Cursente
Benoît Cursente. Photo Cédric Nöt parue sur www.sudouest.fr (DR)

Benoît Cursente. « Les cagots. Histoire d’une ségrégation ». Cairn Éditions, Morlaàs, 2018, 300 p.

Acheter l’ouvrage sur le site de l’éditeur : https://www.editions-cairn.fr/histoire/1032-les-cagots-histoire-d-une-segregation-9782350685717.html?search_query=cursente&results=1&cate=

La fiche de l’auteur sur le site de l’université de Toulouse : https://framespa.univ-tlse2.fr/accueil/pratique/annuaire/cursente-benoit

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