Solstice d’hiver : souquet de Nadau et escotchalaïre…

Que sont le « souquet de Nadau », les « calendrous » et « l’escotchalaïre » ? Entre Solstice d’hiver et nuit du réveillon de Noël, nous vous proposons de (re)découvrir certaines des traditions les plus anciennes du Comminges associées à cette période de l’année. En 2021, notre sociétaire Isaure Gratacos a publié dans la Revue de Comminges et des Pyrénées centrales un article intitulé « Sol Invictus. Rythmes et rituels solaires dans la tradition orale en Comminges et Couserans aux XIXe et XXe siècle ». Elle y évoque notamment le solstice d’hiver et les pratiques associées reprises dans la tradition orale.


« Nadau et Sen joan que se parteshen eth anh » (Noël et Saint Jean se partagent l’année). Le dicton courait encore dans les vallées du Haut-Comminges et du Couserans dans les années 1980, rapporté par quelques informateurs nés avant 1920. Il est un fait que les deux solstices reconvertis en fêtes chrétiennes sont restés jusqu’à il y a peu – les années 1950 – les axes calendaires à partir desquels s’organisent l’année festive et celle du travail. […]

Le rythme de la danse solaire qui découpe le temps des Hommes en séquences inéluctables, dicte les comportements du groupe social montagnard : l’hiver est le temps du repliement domestique et l’été celui de la vie sociale. Les « feux » du solstice d’hiver et ceux du solstice d’été qui rythment la vie du groupe, symbolisent ces deux paroxysmes solaires et sont à son image : le feu du solstice d’hiver – celui du soqueth reconverti au XXe siècle en « bûche » – est feu d’intérieur, feu de braise à combustion lente dans l’aire close de la maison. Le feu du solstice d’été, lui, – celui du harth, francisé en « brandon » – est feu d’extérieur, vif et à flammes hautes, feu du groupe social qui autour de lui se retrouve et échange sur l’aire collective. Les deux feux ne s’opposent pas : ils sont le même feu en ses deux états extrêmes. Lors du solstice hivernal, la braise de la bûche de Noël qui couve sous la cendre est la vie en mineur qui permettra l’explosion des forces vitales le soir du solstice d’été, dans les flammes colorées et jaillissantes du feu de la Saint Jean.

Le soqueth de Noël et les calendrous

Le solstice d’hiver est vécu comme un point clef qui ferme une porte pour en ouvrir une autre. Mais la clef peine et grince dans la serrure et la porte qui tourne lentement sur ses gonds mettra douze jours pour s’ouvrir : les douze jours des Calendrous – de la Noël jusqu’aux Rois – pendant lesquels le feu du solstice d’hiver doit brûler sans s’éteindre. Modéré mais obstiné, le feu de braise qui sommeille sous la cendre est à l’image de la vie hivernale ralentie : la combustion devait durer en fait, exactement 11 jours et 12 nuits, de Noël jusqu’aux Rois, à savoir, remarquons-le, la différence entre l’année solaire et l’année lunaire.

Une longue combustion pendant douze jours n’aurait certes pu être obtenue avec une bûche : c’était donc le soqueth ou era soca qui était utilisé. Le lourd soqueth – ensemble de la base du tronc et du départ de ses racines – était mis à sécher pendant plusieurs mois après l’abattage de l’arbre et l’arrachage de sa souche, afin qu’il soit prêt pour le soir de la Noël. Sa forme massive évitait un embrasement total et rapide d’autant plus que l’on choisissait du hêtre qui se prêtait mieux que le chêne à une combustion ralentie. En deux brefs coups de hache – et plus souvent au couteau – on avait dessiné une croix à branches égales sur l’écorce : le symbole solaire et le symbole chrétien étaient inconsciemment identifiés l’un à l’autre par leur similitude graphique laquelle a certainement favorisé la perduration de l’ancien geste solaire à travers les siècles. Dans les années 1980, celles où l’exode rural et le temps ont transformé les communautés rurales en assemblages de résidences secondaires, le geste rituélique n’était plus qu’épisodiquement présent. Il perdurait toutefois en 1990 dans le Haut-Couserans où, dans la Bellongue et le Haut Biros, chaque membre de la maison traçait sa croix sur le tronc. (Enregistrements 193. 195.)

Sous la contrainte de l’évolution des économies et des rythmes quotidiens, avec la fonte de la population locale au bénéfice des métropoles régionales, des accommodements avec la durée rituelle de combustion du souquet se sont installés. Pendant les années 1980, une combustion maintenue sur trois ou quatre jours est encore fréquente ; mais à la fin de la décennie, le feu ne brûle plus que pendant la seule nuit de Noël : la bûche a remplacé le souquet. Dans la réalité présente et, souvent, même, dans les mémoires. Il faut être dans les unités de l’Aran, du Haut Ger, de la Bellongue ou du Haut Job pour que la tradition orale ait conservé le souvenir de la longue combustion du souquet pendant les douze jours des Calendrous ; lesquels Calendrous étaient d’ailleurs surveillés attentivement car ils étaient investis d’une valeur prémonitoire : ils préfiguraient le temps qu’il allait faire pendant les douze mois de l’année. Ainsi à Bézins-Garraux, Jean Dat (né en 1909) raconte :

– « Mon grand-père […] pour se faire le calendrier du temps, il partait au port de la Bonaigue, aller passer les six premiers jours de l’année […] d’après l’exposition des vents.
– Six jours ? Mais dans l’année il y a douze mois ?
– Mais six jours et six nuits, eh, ça fait douze ! […] » (Enregistrement audio 188. 1990)

Jean Dat (né en 1909), Bézins-Garraux, (Enregistrement audio 188. 1990)

Au soir du 24, dans de nombreux villages d’altitude, la symbolisation du soleil renaissant à partir du solstice d’hiver s’exprimait dans une concrétisation joyeuse avec la participation enfantine. Mes collectes de l’information orale montrent que, jusque dans les années 1950, au creux solsticial du sommeil hivernal, les communautés villageoises anticipaient sur la renaissance solaire et son futur maximum : dans les vallées d’Oueil, du Larboust et celles du Nistos, les enfants couraient d’une maison à l’autre dans la nuit déjà tombée en faisant tournoyer au-dessus de leurs têtes eras hayas, ces lattes de bois à l’extrémité embrasée, chacune dessinant dans l’ombre le cercle du soleil renaissant après le solstice. À Générest, Jeanne Pène (née en 1909) (enregistrement audio 92) a conservé le souvenir du refrain rimé que psalmodiaient les enfants tout en faisant tourner leurs halhas :

« Nadau Nadau, Nadalet, Per era carn e eths caulets, Corri corri Nadalet, Era garia en eth huec »
(Noël Noël petit Noël, Pour la viande et les choux, Cours cours petit Noël, La poule au feu).

Jeanne Pène (née en 1909), Générest (enregistrement audio 92)

Ils les feront tournoyer de même le soir de la Saint Jean, avec une différence, toutefois, révélatrice de la complémentarité entre les deux solstices : pour la Noël, les enfants vont d’un feu clanique à l’autre. Pour la Saint Jean, ils font tournoyer eras halhas solaires autour d’eth hart collectif qui éclaire de ses hautes flammes l’aire commune au groupe villageois.

L’escotchalaïre

Le point clef qu’est la Noël-solstice d’hiver émane, par sa définition solaire, d’époques antécédentes qui furent celles d’une préhistoire néolithique où l’homme n’avait pas encore séparé le monde animal de celui des Humains. Un monde où « les bêtes parlaient » (Barandiaran 2006) comme le montrent de nombreux mythes de la montagne vasconne qui, tous, anthropomorphisent les animaux et en font souvent les égaux des Hommes. Ainsi par exemple, on parle à l’ours que l’on rencontre sur un étroit sentier qui longe le pied de la falaise… et il comprend. Même les « bêtes » de la ferme parlent, il est vrai un seul jour dans l’année solaire, celui du solstice d’hiver : les informateurs nés dans les années quarante et, dans une moindre mesure, leurs enfants nés dans les années soixante et soixante-dix, racontent encore dans le Haut Couserans et le Haut-Comminges du Job et du Ger, comment il était interdit de rentrer dans l’étable la nuit de Noël. En effet, « les bêtes parlaient ce soir-là » et il ne fallait pas aller les écouter.

Celui qui transgressait l’interdit était inévitablement puni, la punition allant du « malheur » à la mort. Ce thème semble-t-il ancien de l’escotshalaire, celui qui écoute parler les bêtes dans l’étable, était présent jusqu’à il y a peu (les années 90) dans l’axe garonnais jusqu’au Val d’Aran, ainsi que dans la Barousse et le Nistos, avec quelques variantes locales ne modifiant pas l’axe principal du récit comme à Arbon où René Boué (né 1930) raconte

« Dans l’étable, il y avait une paire de bœufs. Un homme de chez Gaudensin a voulu y aller quand même. Il a entendu une bête qui disait : Deman que vam her ? – Deman, que vam enterrar eth mestre. Et le lendemain l’homme est mort. »

René Boué (né en 1930) Arbon, (1989. Enregistrement audio 107)

« Dans l’étable, il y avait une paire de bœufs. Un homme de chez Gaudensin a voulu y aller quand même. Il a entendu une bête qui disait : Deman que vam her ? – Deman, que vam enterrar eth mestre. Et le lendemain l’homme est mort. » (1989. Enregistrement audio 107) (Cette version que j’ai pu recueillir plusieurs fois dans l’ensemble Gar-Cagire, est à rapprocher de celle que rapporte Marcel Vézian dans ses Carnets ariégeois.)

Dans l’Aspétois et les Sauveterre voisins, une version semble-t-il dégradée par rapport à la version première, étend l’interdit à l’entrée dans l’étable. Ainsi Chantal (née en 1949 à Cazaunous) raconte : « La nuit de Noël, il ne faut jamais entrer dans une étable. Parce que ça porte malheur. Et ma tante, la sœur de ma grand-mère […] l’avait interdit à toute la famille. […] Et ils n’y rentraient pas. » (1981. Enregistrement audio 76) Le châtiment, en effet, pouvait arriver jusqu’à la mort : « Il y en avait un […] d’Izaut, qui se vantait d’être rentré à l’étable la nuit de Noël. Et trois semaines après il était mort. » (Berthe Loubet née 1908 Gouillou. 1983. Enregistrement audio. 93) Une christianisation, fréquente dans le Comminges, est intervenue par assimilation de l’étable de la ferme à celle de lanaissance du Christ : « Le pauvre papa, nous le disait – il n’y allait pas non plus – il fallait pas déranger Marie, Joseph et l’âne. » (Joséphine Barrère née 1903. Luret. 1982. Enregistrement audio 84)


Retrouvez l’article complet dans la Revue de Comminges et des Pyrénées centrales, tome 137, volume 2, 2021, pages 201-302. Commander le numéro ou acheter la version téléchargeable sur notre boutique en ligne ou chez votre libraire habituel.


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