Les sociétés savantes, un avenir pour les sciences du XXIe siècle ?

Bruno Laurioux, Président du CTHS, et le délégué général Christophe Marion, ont publié une tribune libre sur le média citoyen AgoraVox afin de défendre la place des sociétés savantes dans l’environnement actuel de la recherche. 

Depuis le XIXe siècle, l’érudit local, membre d’une respectable société savante, n’a pas été vraiment épargné. Labiche et Flaubert, entre autres, le moquèrent avec plus ou moins de cruauté ou de mépris. Encore aujourd’hui, la représentation du savant amateur, adhérent d’un club plutôt fermé et réservé à une élite locale, est assez partagée par les élus, les citoyens ou les universitaires. Si le terme « société savante » recouvre des réalités diverses (de l’association d’amateurs jusqu’à l’institution composée exclusivement de chercheurs professionnels), il met en avant quelques principes fondamentaux : faire progresser la science ; favoriser la diffusion de ses résultats auprès d’un large public ; permettre l’implication de tous et la confrontation des regards.

 Les sociétés savantes locales, au plus près des territoires, incarnent ces principes. Le Comité des travaux historiques et scientifiques (rattaché à l’École nationale des chartes), qui fut créé en 1834 pour fédérer et animer le réseau des sociétés savantes, les accompagne, en organisant des journées d’études ou en les aidant financièrement à travers sa Fondation abritée par l’Académie des sciences morales et politiques, pour qu’elles puissent faire face aux nombreux défis de ce XXIe siècle : la désaffection pour l’engagement associatif, le vieillissement des membres, la révolution numérique, la baisse des financements publics. Nous sommes en effet convaincus que, s’agissant de recherche, de patrimoine, de développement territorial ou d’éducation, ces respectables et anciennes institutions ont un rôle fondamental et grandissant à jouer.

 Tordons le coup à un a priori tenace… Les érudits locaux sont bien des savants. Pour reprendre les termes de l’historien Arnaud Dhermy, les sociétés disposent d’atouts qu’il est difficile de leur contester : la commensalité savante, la construction fédérée d’un savoir, l’expertise scientifique, des ressources (des bibliothèques, des outils de référence, des collections…). Elles en mesure de proposer dans toute la profondeur d’un territoire une documentation globale, qu’elles sélectionnent, interprètent, organisent. Elles continuent d’affirmer que le localisme ne signifie pas compartimentage ; l’indépendance, isolement ; l’expertise, autarcie scientifique ou culturelle. Avec leurs quelque 700 000 adhérents, les 3500 sociétés savantes font l’originalité du paysage scientifique français. Et sa force…

 Par ailleurs, face à la révolution numérique, nos sociétés savantes ne sont plus des ilots de traditions immuables d’où l’informatique serait bannie. Au-delà de la numérisation des publications ou de la présence sur les réseaux sociaux, alors même que les humanités numériques prennent sans cesse plus de place dans l’écosystème de la recherche, elles tendent à devenir des actrices incontournables de nombreux projets participatifs. En cela, elles renouent avec l’ambition qui a marqué la naissance même du CTHS. Son fondateur, François Guizot, souhaitait en effet associer les érudits locaux aux missions qu’il confiait à la nouvelle institution. Relisons-le : « Tant de richesses enfouies dans les départements ne peuvent être recueillies que sur les lieux et par les soins des hommes qui sont restés, en quelque façon, les seuls dépositaires des anciennes traditions locales. C’est principalement dans cette circonstance que la coopération active des Sociétés savantes et de leurs nombreux correspondants pourra fournir beaucoup de lumières… et concourir puissamment à l’illustration de notre histoire nationale ». Qu’ils s’appellent Testaments de poilus ou Natnum… Qu’il s’agisse d’indexation collaborative ou d’encyclopédies participatives… Tous ces projets reposent sur l’ambition originelle de Guizot et lui redonnent vie.

 Si le numérique permet aux érudits locaux de communiquer auprès d’un plus large public, d’être associés à des programmes de recherche collaborative ou de penser de nouveaux projets éditoriaux, il doit aussi leur permettre de questionner (et de réaffirmer) leur rôle social. Dans le cadre d’un partenariat avec la start-up Weekisto, la société historique et archéologique du 15ème arrondissement de Paris et la Fédération des sociétés savantes des Vosges ont, par exemple, construit des itinéraires virtuels de découverte du patrimoine local. Ainsi, ces institutions sont devenues des actrices du développement de leur territoire. Elles peuvent contribuer à élaborer une stratégie de marque territoriale ou à recenser et restaurer le petit patrimoine trop souvent laissé-pour-compte.

 Start-up, marque territoriale, numérique, sciences participatives… Nul doute, les sociétés savantes regardent vers l’avenir. Peut-être sont-elles même l’avenir d’une science qui a grand besoin de devenir plus citoyenne.

Bruno LAURIOUX, Président du CTHS 

Christophe MARION, Délégué général du CTHS

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